Rendre le numérique vraiment accessible | Le parcours d'un expert non voyant Maxime Varin
Ce qu'on aborde
Maxime Varin, spécialiste en accessibilité web et non voyant de naissance, partage son expérience du numérique de l'intérieur. Il est question de ses outils du quotidien — lecteur d'écran et braille —, du rôle croissant de l'intelligence artificielle, de la responsabilité partagée entre concepteurs et développeurs, et de l'état de la réglementation au Québec et au Canada.
Le braille numérique est encore indispensable
L'IA aide, mais ne remplace pas une bonne conception
L'intelligence artificielle peut contourner certains sites inaccessibles, mais si la base dont le code, les libellés, la structure est mal faite, même l'IA ne pourra pas combler les lacunes.
Respecter les normes ne garantit pas l'accessibilité
Un site conforme au SGQRI peut rester difficile à utiliser. Plusieurs bonnes pratiques essentielles comme structurer les titres ne sont que des recommandations, pas des critères obligatoires.
Transcription
Karine
Bonjour à tous, Karine Simard, directrice du studio numérique inclusif de Ciao Technologie. Aujourd'hui, je vous présente une entrevue que j'ai faite avec Maxime Varin, spécialiste en accessibilité web et personne non voyante. Maxime a été super généreux de son temps puis de ses expériences dans le monde numérique. Si vous voulez lire l'article au complet, visitez le lien vers le blog qui se trouve dans les notes du vidéo. Sinon, je vous présente différents extraits de la conversation que j'ai eu avec Maxime Varin.
Karine
Bonjour Maxime, comment vas-tu ?
Maxime
Ça va très bien ce matin.
Karine
Merci Maxime, on a eu l'occasion d'échanger sur LinkedIn sur l'accessibilité numérique puis tu as accepté de te prêter à une entrevue pour partager ton expérience vécue en accessibilité numérique. Peux-tu nous parler des limitations que tu as dans le monde numérique actuellement ?
Maxime
Oui ben dans le fond je vais commencer par me présenter. Moi dans le fond je m'appelle Maxime Varin. Je suis une personne en situation de cécité totale. Dans le fond ça a été causé par une maladie génétique. Dans le fond c'est l'aniridie. Dans le fond c'est j'ai pas d'iris dans l'œil puis c'est de naissance. Donc moi, j'ai aucun passé de vision aucunement. Ça a quand même beaucoup de répercussion parce que tu sais une personne qui a déjà un passé de vision peut se servir de ça pour naviguer dans le monde numérique puis évoluer dans la vie en général. Mais dans mon cas, ben c'est ça à ce niveau-là ça implique que comme j'ai pas de passé de vision tout ce qui est les couleurs et tout ça. Moi, j'ai pas ces notions là. Je les connais, je les comprends, c'est des notions théoriques, mais c'est ça se réalise pas dans un domaine vécu. Euh dans le monde numérique plus précisément. C'est un domaine qui est relativement nouveau, on se cachera pas. Moi je suis né pendant les années 90, tu sais de 90 à 2008 on ne parlait même pas de ce sujet-là dans mon cursus, c'est même pas un thème qui a été abordé, c'est quelque chose qui était même pas envisagé. À partir des années 2008 ça a commencé tranquillement à se démocratiser, tout ça, les gens ont commencé à en parler. Mais tu sais je dirais que c'est encore un sujet qui est quand même flou dans l'esprit des gens. Tu sais j'ai souvent la perception des gens qui me disent l'accessibilité ça sert souvent pour les personnes handicapées et tout ça. Mais j'essaie quand même d'amener le fait que ça sert à tout le monde en quelque sorte, mais c'est quand même une idée qui est encore très ancrée que je fais beaucoup de sensibilisation pour essayer de démystifier un petit peu ce sujet-là. C'est ça, il y a encore une grosse perception là des gens par rapport à tout ça. C'est des nouvelles technologies émergentes. Ça aide beaucoup à démocratiser puis à expliquer beaucoup les principes d'accessibilité. Les normes de WCAG, c'est sûr qui ont aidé aussi là-dedans. On a déjà SGQRI aussi qui est sorti.
Karine
Dans l'extrait suivant, Maxime nous a expliqué son utilisation du braille dans le contexte numérique. C'est une technologie qui continue à être super importante pour les personnes non voyantes. J'avais pas tout à fait réalisé l'importance du braille pour la rédaction dans le monde numérique.
Maxime
Moi dans le fond pour expliquer aussi un petit peu je fonctionne avec un ordinateur, j'ai un lecteur d'écran qui est Jaws mais j'utilise un afficheur Braille aussi. La combinaison des deux est vraiment importante dans mon cas. Je connais des gens qui fonctionnent très bien à la synthèse vocale seulement. Euh moi le braille ça m'aide beaucoup surtout tu sais pour réviser des textes parce que j'écris beaucoup de textes dans le contexte de l'accessibilité. J'écris beaucoup d'articles et tout ça. Je fais beaucoup d'audit d'accessibilité, des validations. Ça m'aide beaucoup à me relire surtout pour des détails avoir une virgule un point d'interrogation, des traits vraiment stylistiques textuels ce que la synthèse vocale te donne pas tout le temps. Ce qui fait que c'est pour ça que tu sais dans le principe des fois les gens vont dire les assistants vocaux comme Alexa et tout, c'est bon les synthèses vocales. Ben le braille a plus ou moins la raison d'être. Tout ça pour dire que le braille est encore très vivant et a toujours autant sa place qu'il l'avait avant. C'est simplement une nouvelle façon de l'utiliser. Ils ont beaucoup évolué parce que ça fait en sorte que on l'utilise différemment. Naviguer sur le web en braille c'est d'une manière très différente aussi que sur du papier braille mais ça a toujours autant une utilité tout aussi pertinente que ça l'était.
Karine
Ensuite de ça, on va discuter du sujet de l'heure, l'intelligence artificielle puis comment Maxime utilise cette technologie là dans son quotidien numérique. Sûrement aussi que l'intelligence va contribuer aussi à améliorer encore plus ces aspects là de qu'on avait au niveau des technologies l'informatique mais là avec l'intelligence artificielle ça décuple aussi les possibilités. Ou donc est-ce que tu as eu l'occasion de d'expérimenter avec l'intelligence artificielle puis de voir les avantages potentiels pour t'assister ?
Maxime
Ben moi honnêtement, je dirais que c'est vraiment l'étape où c'est comme un nouveau jouet pour moi là. J'ai découvert ça très récemment. Je continue à l'expérimenter tout ça et avoir les possibilités tu sais c'est sûr que les assistants vocaux comme je disais ça c'est quelque chose qui vraiment aide beaucoup au niveau de la révision de texte, tout ce que l'intelligence artificielle peut faire en terme de révision, se fournir du sous-titrage, résumer des textes, produire des rapports, tout ça si c'est fait de façon bien structuré on peut produire des rapports aussi de ce côté-là. Ce qui m'aide beaucoup aussi c'est que quand je pose une question à l'intelligence artificielle souvent le résultat est fourni en texte. Ce qui fait que si par exemple je lui pose une question sur un sujet ben l'intelligence va aller sur plusieurs sites pour me trouver l'information mais elle va me donner le résultat sous forme vraiment textuelle. Ce qui fait que j'ai pas — tu sais si par exemple le site de base sur lequel l'intelligence a été cherché n'est pas accessible — moi j'ai quand même l'information de manière beaucoup plus gérable pour moi là. C'est vraiment quelque chose qui se manipule beaucoup mieux de ce côté là puis ça c'est un gros avantage que j'y ai vu là parce que ça m'évite des fois d'aller investiguer sur des sites qui finalement sont pas accessibles. Donc c'est ça pour le moment c'est quelque chose que je découvre encore vraiment beaucoup.
Karine
Dans le prochain extrait, on va écouter Maxime partager son opinion qui est super intéressante au niveau de la responsabilité dans l'accessibilité. Est-ce que la responsabilité est entièrement sur les développeurs, les utilisateurs, d'autres gens autour de la table de l'accessibilité ? Je vous invite à écouter ce que Maxime pense à ce sujet-là.
Maxime
Je considère que pour moi l'ordinateur, c'est vraiment une fenêtre sur le monde mais pour que cette fenêtre là soit vraiment ouverte et soit pas cassée, il faut quand même que les sites web soient conçus de façon accessible puis il y a quand même une responsabilité au niveau des compagnies, au niveau de ces aspects là. Moi dans le fond, je considère vraiment que c'est une responsabilité partagée. Moi, j'ai vraiment la responsabilité au niveau de mes outils de les utiliser au mieux. Mais c'est comme n'importe quoi. Même pour l'intelligence artificielle, c'est un peu le même principe. Si on considère que les outils vont nous aider, vont nous fournir beaucoup de compléments d'information, c'est vrai, mais ça pourra pas bien fonctionner si les sites malgré tout sont pas conçus de façon accessible. Un libellé sur un champ, s'il est pas appliqué de façon accessible, même l'intelligence artificielle sera peut-être pas capable de détecter puis de fournir correctement l'information. C'est un peu le même principe que ce que les lecteurs d'écran fournissent actuellement. Ben c'est ça ça repose quand même sur une base fondamentale qui est la conception, c'est quand même très important toujours de ce côté-là. Euh moi je travaille quand même beaucoup avec tout ce qui est les équipes UX, les équipes de rédaction, les équipes développeurs. C'est un aspect qui est quand même difficile à concilier du fait aussi que moi actuellement je suis en train d'adapter beaucoup de logiciels, beaucoup de plateformes pour essayer de les rendre accessibles ou beaucoup même de composants individualisés. Souvent, on a des banques de composants qui arrivent, mais le problème c'est que souvent j'arrive un petit peu en aval dans le processus, ce qui fait que bon, c'est d'essayer de convaincre les gens aussi d'intégrer l'accessibilité le plus tôt possible parce que souvent ça arrive beaucoup plus tardivement. Euh puis là, c'est sûr qu'on a les arguments, les gens vont dire "Ah ben là c'est coûteux, ah ben là c'est difficile." C'est à ce moment-là, c'est sûr que je leur dis bien c'est sûr, c'est sûr que c'est plus coûteux, c'est plus difficile quand c'est fait par après.
Karine
Comment tu perçois la situation de l'accessibilité au Québec, on a les normes le SGQRI 008. Comment est-ce que tu perçois ça l'accessibilité au Québec en ce moment ? Puis est-ce que les normes d'accessibilité permettent vraiment aux personnes avec des limitations de pleinement participer à la vie numérique ?
Maxime
Pour moi, la façon dont je vois ça, c'est que ça avance, il y a beaucoup de progrès qui sont faits mais par contre il y a encore beaucoup de travail à faire. Il y a encore beaucoup la perception des gens qui vont dire notre site ou notre plateforme, comparativement à d'autres plateformes, jusqu'à quel pourcentage être accessible. Moi, c'est sûr que c'est pas quelque chose qui se quantifie de manière en pourcentage parce que c'est très qualitatif. D'ailleurs, je sais qu'il y a des plateformes que j'utilise au quotidien qui changent fréquemment. Ce qui fait que dans ce contexte, tu sais, une accessibilité qui est réelle une journée, le lendemain, elle peut être partiellement ou plus du tout accessible. Ça m'est arrivé. Des contextes de régression dans le fond parce que la plateforme, elle devient moins accessible. Très souvent ça arrive fréquemment, par exemple je pense à LinkedIn où récemment il semble y avoir changé beaucoup le code qui est derrière puis j'ai quand même beaucoup de problèmes à naviguer récemment puis je l'ai signalé par rapport à ça. Mais tu sais c'est ça, quantifier en pourcentage c'est quand même très difficile. Je pense qu'ils ont remis l'ancienne façon qu'ils avaient de fonctionner en tout cas ça m'a aidé quand même beaucoup de ce côté-là. Mais c'est ça tu sais, quand même beaucoup de plateformes. Puis tu sais ce que j'ai remarqué aussi c'est que les grandes entreprises, par exemple, qui vont nous envoyer des notifications en disant bon on va changer nos politiques de confidentialité ou nos conditions d'utilisation. Au niveau de l'accessibilité c'est pas quelque chose qui est fait. Ils vont pas nous dire ben on a changé des choses sur notre plateforme, ça se pourrait que vous rencontriez des problèmes d'accessibilité. C'est quelque chose qu'on reçoit pas. Puis ça ben moi je me dis au moins ça nous aiderait qu'ils nous informent pour qu'on puisse se préparer un petit peu à l'avance puis essayer de trouver des solutions de contournement. C'est sûr qu'on me dit "OK, maintenant tu devrais comme déposer une plainte entre guillemets ou tu sais te manifester et tout ça" mais tu sais soit le formulaire de plainte est pas accessible — ça c'est quelque chose que je rencontre fréquemment — ou c'est pas clair. Mais il y a aussi l'aspect de est-ce que moi vraiment je vais aller me plaindre, mettre la tête sur le billot, en sachant que je veux pas être le seul à me plaindre. Tu sais, peut-être les gens vont faire un blocus en disant bon ok lui oui ses plaintes. Tu as un peu cette perception de "bon on fait plein de choses pour les personnes handicapées, sont pas encore satisfaits." Tu sais c'est toujours un peu délicat toute cette situation là de perception encore une fois des gens là par rapport à tout ça. C'est quelque chose qui avance rapidement mais il y a encore beaucoup de sensibilisation à faire. Côté norme, côté règlement, côté SGQRI, côté WCAG, tu sais il y a beaucoup cette perception aussi parce que surtout pour des gens qui ont un petit peu moins de connaissance en accessibilité, qui sont pas trop familiers avec le concept, ben souvent ils vont me dire ben j'ai respecté les règles, j'ai respecté les règles SGQRI donc mon site est accessible. Souvent j'arrive je dis bien non, il manque telle chose, les gens "mais là pourquoi je comprends pas pourtant j'ai respecté ce qu'il fallait." Tout ça, mais ce qu'il faut comprendre c'est que l'accessibilité tu sais moi dans ces règles là je constate qu'il y a quand même beaucoup de bonnes pratiques qui devraient être intégrées comme des conformités. D'ailleurs j'ai été très surpris de constater dans mon travail que tu sais par exemple les régions principales ou par exemple le fait de nommer les régions dans une page ou par exemple le fait de mettre un titre 1 en haut d'une page ou de mettre une structure de titre de 2 à 6 de structurer les titres d'une certaine façon, ben c'est considéré comme une bonne pratique, mais tu sais dans la norme, il y a rien vraiment qui oblige ça. C'est plus comme une recommandation très forte mais ça reste une recommandation. Fait que les gens c'est un petit peu plus facile pour eux de dire on le fait, on veut bien le faire mais c'est très facile pour des gens qui ne voudraient pas le faire. Pas parce que c'est de la mauvaise volonté, mais des fois c'est parce qu'on y pense pas ou bien à ce moment-là, c'est plus facile un petit peu d'écarter ce côté là parce que c'est pas quelque chose qui est demandé spécifiquement dans les critères de conception.
Karine
Finalement, j'ai demandé à Maxime ce que les voyants ne comprenaient pas de sa situation et j'ai trouvé sa réponse vraiment éclairante. J'avoue que j'avais pas réalisé cet aspect-là dans le monde des lecteurs d'écran.
Maxime
Je dirais que ce qui est très mal compris puis c'est quelque chose qui est très difficile à expliquer mais encore là c'est la perception des uns et des autres. C'est que il y a vraiment une barrière entre la personne en situation d'handicap puis les personnes qui sont — j'aime pas ça dire ça — dans "sans handicap" si on peut dire là. Parce qu'on peut tous rencontrer une situation d'handicap dans notre vie un jour ou l'autre mais faute de meilleur terme disons qu'on va y aller comme ça. Mais disons que la barrière se situe au niveau du fait de comment une personne handicapée perçoit le monde numérique ou le monde en général versus tu sais par exemple je parlais un petit peu de la mise en forme tantôt, c'était un exemple. L'autre exemple, c'est que tu sais par exemple moi en navigant avec le lecteur d'écran, ben tu sais c'est une information qui est très temporaire et fugace. Temporaire parce que ben j'ai une seule ligne de texte à la fois puis parce qu'une fois que je suis passé à la prochaine ligne de texte, la ligne au-dessus je l'ai plus. Donc ce qu'on peut dire d'une globalité c'est la vue d'ensemble. Moi du document je l'ai pas ça. Souvent c'est ce que les gens oublient souvent "mais oui mais là trois lignes plus haut dans le texte." OK. Oui, mais moi je le vois pas trois lignes plus haut tu sais. Moi je suis vraiment sur une ligne en particulier. J'ai une vision un peu étroite de la chose mais tu sais côté numérique bien c'est ça souvent tu sais pour naviguer ça me demande beaucoup plus de manipulation pour arriver à faire une seule chose.
Karine
Finalement dans ce dernier extrait Maxime nous démontre sa résilience puis sa détermination face à l'accessibilité numérique. J'avoue que j'ai trouvé ça très inspirant de l'écouter.
Maxime
Fait que c'est un monde vraiment à exploiter. Moi je dis toujours que l'accessibilité c'est un objet et un sujet à conquérir plus qu'un défi à surmonter là. Tu sais si on le voit comme un défi, moi je dis souvent que les obstacles, c'est nous-même qui nous les créons souvent. En se disant OK on pourra pas le faire, va passer ailleurs ou tout ça. Souvent les obstacles on se les crée un petit peu nous-même. Voilà, c'est sûr que si on commence par un état d'esprit qu'on ne peut pas faire quelque chose, on commence par "je peux pas", commencer par "comment je peux", ben on n'arrivera pas au même résultat là, c'est certain.
Karine
Parfait. Ben Maxime, je te remercie infiniment du temps que tu as passé avec nous aujourd'hui. C'est vraiment intéressant de comprendre la réalité de quelqu'un qui est dans une situation là d'être cécité totale comme tu mentionnais. Je te remercie infiniment puis au plaisir de continuer à échanger.
Maxime
Ben ça me fait plaisir.
Karine
Et voilà c'était les extraits que j'avais à vous présenter de l'entrevue que j'ai fait avec Maxime Varin, spécialiste en accessibilité web. J'aimerais le remercier pour sa générosité en temps et son partage tout en authenticité. C'était vraiment génial de passer ce moment d'échange avec lui. Vous pouvez lire l'entrevue complète dans le blog de Ciao. Le lien est dans les notes du vidéo. Si vous avez un projet d'accessibilité numérique, parlez-nous en. Chez Ciao on accompagne les organisations en accessibilité numérique depuis près de 15 ans. Ciao Ciao tout le monde.