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Le judo au-delà du regard : quand l’inclusion devient une force

On imagine souvent le handicap comme une limite infranchissable dans le sport. Pourtant, sur un tatami en Bretagne, un événement de para judo a récemment démontré exactement l’inverse : le judo peut devenir un formidable terrain d’égalité, de découverte et de lien social, pour les personnes voyantes comme pour les personnes non voyantes ou ayant un handicap mental.

 

Organisé par Jean-Baptiste Ferlet, en collaboration avec la Ligue de Bretagne de Judo et son club, le Kawat Tocan, ce week‑end d’initiation avait un objectif simple, mais puissant : montrer qu’on peut pratiquer, aimer et performer en judo, même avec un handicap. Et surtout, rappeler qu’avant d’être “handicapé” ou “valide”, on est avant tout des personnes qui partagent une même passion.

Un événement pensé pour rassembler

L’activité, qui s’est déroulée durant le week‑end du 21 mars 2026, réunissait des judokas voyants, des judokas non voyants, des personnes en initiation et un judoka ayant un handicap mental. L’idée n’était pas de mettre en avant “la différence”, mais de créer un contexte où chacun, avec ses capacités, puisse pratiquer ensemble.

Pour Jean‑Baptiste Ferlet, l’objectif est clair et durable : « mettre les judokas devant le fait qu’on peut être handicapé et quand même faire du sport ». Être aveugle, malvoyant ou en situation de handicap ne devrait jamais signifier être exclu d’un tatami. Bien au contraire, le judo devient ici une manière concrète de prouver que l’on peut performer, progresser et trouver sa place, quelles que soient ses limitations.

Au‑delà de l’aspect sportif, cet événement portait aussi un message humain : le judo est un sport rassembleur, un espace où l’on peut apprendre à se comprendre et à s’entendre malgré nos différences.

Des bandeaux pour égaliser les conditions de jeu

Pour rendre l’expérience signifiante pour tout le monde, les organisateurs ont fait un choix à la fois symbolique et très concret : distribuer des bandeaux à tous les participants, y compris aux judokas non voyants.

Ainsi, voyants et non voyants se sont retrouvés à pratiquer le judo sans utiliser leur vue, dès l’échauffement et tout au long de l’initiation. Cette simple décision a complètement transformé la manière de vivre le sport. Les judokas voyants ont découvert que retirer la vue, ce n’est pas seulement perdre un repère : c’est changer toute son approche du mouvement, du contact, de l’équilibre.

Cette mise “à égalité” a permis de briser une fausse hiérarchie implicite entre personnes valides et non valides. En aveuglant temporairement les voyants, on a renversé les repères habituels : tout à coup, ceux qui semblent “avantagés” se retrouvent en terrain inconnu, et ceux qu’on pense “limités” démontrent leur maîtrise, leur instinct et leurs capacités.

Quand ne pas voir devient un atout

Les retours des participants non voyants sont révélateurs. Ils apprécient particulièrement pouvoir pratiquer avec des judokas voyants, surtout lorsque ces derniers sont eux aussi plongés dans une situation de cécité. Cela permet de montrer concrètement que leur niveau est loin d’être “inférieur”, et que leurs compétences techniques et sensorielles sont souvent très élevées.

Le judo est, par essence, un sport de sensation. Bien sûr, la vue aide parfois, mais elle peut aussi desservir. On y travaille l’équilibre, la perception du poids de l’autre, la position des pieds, des mains, du centre de gravité. Beaucoup de choses se jouent dans le ressenti, plus que dans l’analyse visuelle.

Les judokas non voyants développent une instinctivité du mouvement très marquée : ils ont moins peur de la chute, moins d’appréhension face à l’inconnu, parce que tout cela fait partie de leur entraînement quotidien. Là où un judoka voyant peut être freiné par la peur de “ne pas savoir où il va tomber”, le judoka non voyant, lui, a appris à se fier à ses sensations et à son corps.

Dans ce contexte, l’absence de vision ne devient plus seulement une “limitation” : elle peut se transformer en atout, en compétence spécifique qui enrichit la pratique du judo.

L’expérience déroutante des judokas voyants

Du côté des participants voyants, le choc a été tout aussi fort. En judo “classique”, un combat commence sans garde posée : les deux adversaires doivent d’abord chercher à saisir le kimono de l’autre, trouver une prise, imposer une garde. Cette phase est déjà un combat en soi.

En judo non voyant, c’est l’inverse : le combat démarre immédiatement avec une garde standard déjà installée. Dès le premier instant, les deux judokas sont connectés physiquement. Pas de temps mort, pas de recherche de prise, juste quatre minutes de combat continu.

Les judokas voyants ayant participé à l’atelier l’ont clairement ressenti : pratiquer quatre minutes de judo en aveugle, garde déjà posée, c’est quatre minutes d’affrontement constant, sans répit. Beaucoup ont trouvé cela plus épuisant physiquement qu’un combat habituel. Il ne s’agit plus de “chercher” son adversaire, mais de vivre un engagement prolongé, où chaque micro‑mouvement se ressent intensément.

Cette expérience leur a permis de prendre conscience de ce que représente réellement le judo non voyant : un sport extrêmement exigeant, précis et riche, qui ne mérite en aucun cas d’être considéré comme une version “amoindrie” du judo.

S’incliner devant la force des champions non voyants

Jean‑Baptiste Ferlet raconte aussi une relation marquante : celle avec un instructeur de judo non voyant avec lequel il a eu l’occasion de s’entraîner. Loin de percevoir cette personne comme “limitée”, il la décrit plutôt comme beaucoup plus forte que lui en judo, une véritable “force de la nature”.

Ces athlètes, explique‑t‑il, s’entraînent dur, tous les jours. Ils possèdent une qualité de sensations exceptionnelle et, sur bien des plans, le surpassent. Face à eux, Jean‑Baptiste se sent d’abord intimidé, non pas à cause du handicap, mais en raison de leur niveau, de leur engagement et de leur expertise.

Quand ils enseignent, il écoute. Cette attitude d’humilité rappelle une vérité essentielle : le handicap ne dit rien du potentiel, du talent ou de la valeur d’un sportif. Dans bien des cas, ces champions non voyants incarnent l’excellence sportive dans ce qu’elle a de plus admirable.

Le sport comme exutoire et comme communauté

Au‑delà de la technique, cet événement met en lumière un autre aspect crucial : le rôle du sport dans la vie quotidienne des personnes en situation de handicap. Faire du sport, c’est pouvoir extérioriser la frustration, la peine, le stress accumulé. Une mère malvoyante, mise lors de l’activité dans la peau de sa fille non voyante, a réalisé à quel point le quotidien de celle‑ci était chargé de tension et de pression.

Dans ce contexte, le judo devient un espace vital d’expression, de libération et de reconstruction. Ce n’est pas seulement un loisir, c’est un moyen de se sentir vivant, de regagner de la confiance et de reprendre du pouvoir sur son corps et son environnement.

Un club de judo – ou tout autre club sportif – n’est pas seulement un lieu d’entraînement. C’est avant tout une communauté amicale. On y trouve des partenaires, des amis, des gens avec qui discuter, partager, rire. C’est un endroit où l’on peut exister autrement que par son handicap ou sa différence.

Voir la personne, pas la limitation

La grande leçon de cette initiative, c’est peut‑être celle‑ci : apprendre à considérer la personne avant la limitation. Pour Jean‑Baptiste Ferlet, que quelqu’un soit handicapé ou non ne change rien à la façon dont il discutera avec elle ou pratiquera le judo avec elle. Il refuse de réduire qui que ce soit à son handicap.

Inclure des personnes handicapées dans un club, ce n’est pas faire un “geste” symbolique. C’est reconnaître que ces personnes ont toute leur place sur le tatami, qu’elles apportent une richesse humaine et sportive au groupe, et que leur participation bénéficie à tout le monde.

Au fond, cet événement de para judo en Bretagne rappelle une vérité simple : quand un sport le permet, il est de notre responsabilité de l’ouvrir, de l’adapter et d’y accueillir toutes les personnes qui souhaitent y participer. Car l’inclusion n’est pas seulement une question d’accessibilité technique, c’est une question de regard.

Et parfois, ce sont précisément celles et ceux qui ne voient pas avec leurs yeux qui nous apprennent le mieux à regarder autrement.

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