On parle de plus en plus de changements climatiques, d’inclusion et de justice sociale. Dès qu’on ajoute le mot « numérique » à ces enjeux, pourtant, tout devient rapidement flou pour beaucoup de personnes. Alors que nos sites web, nos applications, nos campagnes marketing et nos projets d’intelligence artificielle ont un impact très réel, autant sur l’environnement que sur la société.
C’est précisément ce qu’a présenté récemment François Burra, co-fondateur du Collectif Numérique Responsable et Soutenable et consultant chez Décarbonade. Si vous travaillez de près ou de loin dans le web, le design, le produit, le marketing ou l’IA au Québec, cette réflexion vous touche directement. Et la bonne nouvelle, c’est qu’il existe déjà des outils, une communauté et même des trophées pour mettre en valeur les initiatives positives d’ici.
Dans ce billet, nous allons clarifier ce que signifie « numérique responsable et soutenable », expliquer pourquoi l’accessibilité en est une composante essentielle et proposer des pistes concrètes pour améliorer vos projets numériques.
François Burra œuvre dans le secteur du numérique au Québec depuis une quinzaine d’années : expérience utilisateur (UX), gestion de produits, stratégie d’affaires… Il connaît très bien le fonctionnement de l’écosystème. Depuis cinq ans, il concentre ses activités sur la décarbonation et la sobriété numérique. Parmi ses réalisations, on trouve un référentiel des bonnes pratiques pour les professionnels du numérique et la création du studio de décarbonation numérique Décarbonade.
Sa définition du numérique responsable est à la fois simple et riche : il s’agit de prendre en compte tous les impacts non monétaires du numérique. Autrement dit, on ne s’arrête pas seulement aux revenus, aux clics ou aux conversions, mais l’on considère aussi les effets éthiques, sociaux, économiques et environnementaux des technologies que l’on conçoit et déploie.
Concrètement, cela implique d’anticiper et de réduire les conséquences négatives de nos produits numériques dès la phase de conception. On se pose des questions comme : est-ce que ce que nous créons exclut certaines personnes? Est-ce très énergivore pour un bénéfice limité? Est-ce que cela favorise des phénomènes de dépendance, de désinformation ou d’iniquité? Le numérique responsable consiste à accepter de se confronter à ces enjeux dès le départ, plutôt que d’y penser à la toute fin du projet.
Un des points marquants de l’intervention de François Burra est le lien direct qu’il établit entre numérique responsable et accessibilité. Trop souvent, l’accessibilité est perçue comme un « plus » ou une contrainte réglementaire. Dans une approche responsable, c’est tout le contraire : l’accessibilité et l’inclusion font partie intégrante de la démarche.
Aujourd’hui, de nombreuses personnes sont exclues du numérique ou rencontrent des obstacles importants :
Penser numérique responsable, c’est se demander ce que cela signifie concrètement pour une personne qui navigue au lecteur d’écran, pour une personne ayant une basse vision qui dépend de bons contrastes et de boutons visibles, ou encore pour un proche aidant qui tente d’accompagner un parent sur un portail en ligne.
Un site bien structuré, avec une hiérarchie claire, des textes alternatifs pertinents, des formulaires utilisables au clavier et des icônes de taille adéquate, ne profite pas seulement à certaines personnes : il améliore l’expérience de tout le monde, tout en renforçant le référencement organique.
Il y a environ cinq ans, en s’intéressant de plus près au numérique responsable, François Burra a constaté qu’à Montréal, très peu de personnes abordaient ce sujet de façon active. On parlait surtout d’innovation, d’IA et de croissance, beaucoup moins de sobriété, d’impact social ou environnemental du numérique.
C’est de ce constat qu’est née l’idée de créer un collectif servant de point d’ancrage pour cette communauté dispersée. Le Collectif Numérique Responsable et Soutenable a été co-fondé par cinq personnes et a réellement pris forme à partir de 2023. Il rassemble maintenant une communauté de plus de 1500 personnes sur LinkedIn : des professionnels du web, du design, de l’accessibilité, du marketing, des TI, de l’IA, et plus encore.
Ce collectif permet de partager des ressources et des bonnes pratiques, de donner de la visibilité aux initiatives locales, de créer des liens entre différentes expertises et de démontrer qu’un autre numérique est possible, ici-même au Québec.
Pour donner encore plus de visibilité au sujet – et le rendre attractif et inspirant – le collectif a lancé les premiers Trophées du numérique responsable et soutenable. L’ambition est de récompenser les acteurs et actrices du Québec qui mettent en œuvre des projets numériques plus responsables et de créer un mouvement d’entraînement dans l’écosystème.
Les trophées sont répartis en quatre grandes catégories :
Les candidatures sont ouvertes jusqu’au 6 mars, et Ciao aura l'honneur de particper à l'évaluation des projets soumis dans les catégories liées à l’accessibilité et à la fracture numérique. La remise des trophées est prévue pour le Jour de la Terre, le 22 avril, ce qui envoie un signal fort : le numérique fait partie intégrante de la transition écologique et sociale.
La question qui revient souvent est la suivante : que peut-on faire, de façon simple et rapide, pour rendre nos projets plus responsables?
Du point de vue environnemental, François Burra formule deux recommandations très concrètes pour les personnes qui gèrent des sites publics :
Réduire le poids d’une page, c’est par exemple alléger les fichiers JavaScript, limiter les effets de parallaxe, éviter les vidéos en lecture automatique, compresser les images et retirer les éléments décoratifs superflus. En prime, un site plus léger est souvent plus rapide, plus agréable à utiliser et mieux référencé.
Sur le plan de l’accessibilité, la démarche commence dès la conception. Imaginer des scénarios de mauvaise connexion, par exemple, incite à rationaliser l’utilisation des ressources et va souvent de pair avec une meilleure structure de contenu. Un site bien organisé, avec une navigation claire, sera à la fois plus accessible aux personnes utilisant des technologies d’assistance et plus facile à indexer pour les moteurs de recherche.
Penser en amont aux personnes ayant des limitations visuelles, auditives, motrices ou cognitives – ou simplement aux utilisateurs et utilisatrices qui consultent un service sur un petit écran, en déplacement – amène à concevoir des interfaces plus robustes, plus inclusives et plus durables.
Le numérique responsable et soutenable ne consiste pas à renoncer à la technologie, mais à choisir la façon dont on la conçoit et dont on l’utilise. En intégrant les dimensions éthiques, sociales, économiques et environnementales dès le départ, en considérant l’accessibilité comme un pilier plutôt qu’une contrainte et en s’appuyant sur une communauté engagée, il devient possible de transformer en profondeur nos pratiques numériques.
Que vous soyez designer, développeur ou développeuse, gestionnaire de produit, spécialiste marketing, responsable d’un service public ou impliqué dans un projet d’IA, vous avez une part du levier entre les mains. Mesurer, alléger, rendre accessible, questionner les usages, valoriser les bonnes pratiques : ce sont autant de gestes concrets qui, mis bout à bout, contribuent à un numérique qui prend réellement en compte ses impacts sur le monde.
Le mouvement est déjà en marche au Québec. Reste à y prendre part, chacun et chacune à son échelle, pour que le numérique que nous construisons soit à la fois utile, inclusif et soutenable.