Au moment où les équipes produit célèbrent des parcours sans friction et des interfaces « immersives », David Demers observe une autre réalité. Directeur général des laboratoires d’accessibilité à l’Institut national canadien pour les aveugles (INCA), il raconte une trajectoire de vie et de travail qui met à nu une vérité : malgré des normes solides et une prise de conscience croissante, l’accessibilité numérique ne progresse pas toujours—et trop souvent, elle régresse.
Son histoire commence bien avant l’INCA. Photographe et chef cuisinier, David était voyant. Puis une neuropathie optique héréditaire de Leber l’a privé de sa vision centrale. Il reste des formes floues en périphérie, mais plus de lecture à l’écran, plus de repères visuels utiles. L’événement a fait basculer sa vie. Il a cependant catalysé une conviction: la technologie doit être un levier d’autonomie, pas une barrière invisible.
Le premier choc, dit-il, a été de découvrir que l’internet n’était pas réellement accessible. Ironie: les pages étaient autrefois plus lisibles, parce qu’elles étaient plus simples, quasi uniquement textuelles; un HTML dépouillé que les lecteurs d’écran pouvaient interpréter sans peine. Aujourd’hui, la richesse visuelle s’est muée en complexité technique: carrousels, animations, superpositions, modales, contrastes faibles, texte encapsulé dans des images. Ce foisonnement est synonyme de valeur pour des utilisateurs voyants; pour un lecteur d’écran, c’est souvent du bruit, voire du vide.
David ne parle pas d’abstractions. Il évoque des tâches quotidiennes—remplir un formulaire, compléter une transaction—où la difficulté n’est pas l’effort intellectuel, mais l’absence d’accès à l’information. Un bouton sans libellé, un champ non associé à son étiquette, un délai qui s’écoule pendant qu’une fenêtre modale capture le focus du lecteur d’écran, un carrousel qui avance tout seul et efface le contenu lu. Pour les professionnels du numérique, ces « détails » sont de l’ordre du design micro-interactionnel; pour lui, ils constituent des bloqueurs absolus.
Il a d’abord tenté d’agrandir: logiciels de grossissement, contrastes poussés. Mais quand l’interface est mal organisée, agrandir ne suffit pas. Puis il est passé à la synthèse vocale. Là, un autre mur l’attendait: le texte placé dans des images, des boutons désignés « button » sans rôle explicite ni nom accessible, des liens appelés « link » sans destination compréhensible. La promesse d’un web universel achoppe sur le prosaïque: la sémantique, la gestion du focus, les labels ARIA, l’intitulé des contrôles, la hiérarchie des titres, et un contraste suffisant.
Il ne s’agit pas seulement de conformité, rappelle David. Les WCAG offrent un cadre solide. Quand les normes d'accessibilité sont appliquées correctement, l’expérience est fluide, agréable, parfois exemplaire—y compris pour des cartes interactives, des PDF balisés, des parcours transactionnels. Mais la réalité du terrain est moins nette. Les organisations appliquent souvent le minimum, sans se soucier de l’intuitivité. La conformité partielle produit une accessibilité de façade: la page « passe » un audit automatisé, mais elle échoue dès qu’on la met entre les mains d’une personne aveugle.
C’est là que sa conviction se durcit: il faut des tests avec de vrais utilisateurs handicapés. Pas en fin de cycle, pas comme un geste symbolique. Intégrer l’expérience vécue dès la conception, puis pendant l’implémentation, puis après chaque mise à jour. Les professionnels du numérique connaissent le phénomène: une refonte casse un flux, un framework change un composant, une librairie modale modifie la gestion du focus. Or les régressions d’accessibilité arrivent sans bruit, invisibles pour la majorité. Elles cassent littéralement l’accès pour une minorité—et le produit continue de « fonctionner » pour tout le monde… sauf eux.
David constate des progrès du côté des gouvernements. Au Canada et au Québec, la sensibilisation s’accélère, les lois se structurent. La courbe est plus lente pour les corporations, mais il voit émerger une compréhension pragmatique: l’accessibilité est une bonne décision d’affaires. Le retour sur investissement ne se limite pas aux utilisateurs de lecteurs d’écran. Les interfaces claires servent le SEO, les robots, l’intelligence artificielle, et, en fin de compte, tous les utilisateurs. Pourtant, la prise de conscience ne suffit pas. Il plaide pour une législation plus ferme, des pénalités réelles pour les entreprises qui ne respectent pas les normes, une volonté sociétale assumée: rendre l’inaccessible impossible.
Sa critique n’est pas amère; elle est précise. Il souligne la surprise récurrente des équipes produits lorsqu’elles apprennent qu’il ne suit pas les mises à jour de leur site. Pourquoi le ferait-il? L’histoire lui a appris que l’accessibilité n’est pas acquise. Elle se gagne, se maintient, puis se perd au détour d’une version. Il demande une communication claire, proactive: informer quand des changements impactent le lecteur d’écran, annoncer les régressions, indiquer les patchs, partager les dates de correctifs.
Au milieu de ces constats, il y a des victoires. Elles ne sont pas grandioses, mais elles changent la vie. Convaincre une grande entreprise d’intégrer des tests avec des utilisateurs aveugles, obtenir l’ajout systématique d’alternatives textuelles aux images, imposer la règle qu’aucun bouton ne part en production sans libellé accessible; ce sont des « petites grandes victoires ». Elles montrent un glissement utile: la conformité ne suffit pas, l’usage réel prime.
La conversation s’ouvre aussi sur l’intelligence artificielle. Dans la communauté aveugle, l’espoir est immense. L’IA peut décrire des paysages, interpréter des photos en contexte, extraire l’information d’une affiche scannée, repérer en direct des éléments d’interface et les nommer. Derrière ce potentiel, on peut concevoir l’idée d’une « surcouche d’accessibilité »: une IA insérée entre l’utilisateur et une interface non accessible, capable d’interpréter, d’expliquer, de corriger. David tempère: l’IA elle-même doit rester accessible, inclusive, transparente. Qu’elle ne répète pas la courbe de l’internet, passé du plus simple au moins accessible. Qu’on ne transfère pas la responsabilité aux individus en leur demandant d’installer une béquille, alors que la base—le produit—devrait déjà être construite pour tous.
Aux professionnels du numérique, le message est autant technique qu’éthique. La technique, d’abord:
L’éthique, ensuite. David parle de charge mentale. Les collègues voyants ignorent souvent l’effort invisible nécessaire pour « fonctionner à la même vitesse ». Cet effort n’est pas de l’héroïsme; c’est une adaptation forcée à des frictions évitables. Quelques ajustements suffisent parfois: étiqueter un bouton, ajouter une description d’image, corriger le contraste. Le coût est marginal, l’impact est majeur. L’inaccessibilité n’est pas un bug isolé; c’est une décision implicite contre une partie de l’audience.
Que ferait David avec une baguette magique? Il rendrait fondamentalement impossible la création de contenu inaccessible. Les langages de programmation interdiraient l’instanciation d’un bouton sans nom accessible, les CMS bloqueraient la publication d’une image sans description, les frameworks refuseraient de compiler un composant qui casse le focus. Cette vision—une « sécurité positive » intégrée au tooling—peut inspirer concrètement. Les équipes peuvent configurer des lint rules pour l’accessibilité, construire des composants UI qui imposent les attributs ARIA et les labels, ajouter des tests unitaires et d’intégration pour le focus et la navigation clavier, intégrer des checks automatiques en CI/CD, et refuser les merges qui dégradent l’accessibilité.
Entre l’idéal et la pratique, la route est claire:
Le terrain québécois et canadien évolue, constate David. La loi canadienne sur l’accessibilité installe une base. Les gouvernements donnent l’exemple plus rapidement; les entreprises suivent, parfois tardivement, parfois avec scepticisme. Mais elles finissent par percevoir que l’accessibilité n’est pas seulement une obligation légale: c’est un avantage concurrentiel. Des interfaces accessibles atteignent plus d’utilisateurs, réduisent le coût de support, améliorent la performance et la qualité du référencement, et se montrent plus robustes aux changements technologiques.
Au-delà des métriques, la question est celle du sens. L’accessibilité n’est pas une faveur accordée à une minorité; c’est un principe de conception. Elle oblige à clarifier la structure, les contenus, les interactions. Ce qui est bon pour une personne aveugle l’est, par effet de levier, pour le reste des utilisateurs: navigation plus rapide, compréhension améliorée, erreurs réduites, satisfaction accrue. Le web est né texte, il est devenu interface. Il doit redevenir intelligible, utilisable pour tous.
David conclut sans dramatiser. Son expérience n’est pas un manifeste contre l’innovation; c’est un plaidoyer pour une innovation responsable. Les professionnels du numérique ont entre les mains la capacité de corriger, de prévenir, d'élever le niveau de base. Une norme appliquée avec rigueur est utile; une interface testée avec des utilisateurs aveugles est nécessaire; une gouvernance qui interdit la régression est vitale. Et l’IA, si elle est construite avec eux, peut devenir une alliée puissante—non pas une béquille, mais une extension inclusive.
Le chantier est vaste, mais l’action est possible dès maintenant. Nommer, structurer, tester, gouverner. Ne pas laisser à demain ce que la prochaine version pourrait casser. Rendre l’inaccessible impossible, non par magie, mais par la discipline, la méthode, et le respect des personnes qui veulent, comme tout le monde, lire, apprendre, acheter, participer. L’accessibilité ne se décrète pas. Elle se construit, puis elle se maintient. Et, avec de la volonté, elle peut enfin progresser.